2019 : Vivre lentement pour grandir vite


«Vivre lentement pour grandir vite » est le slogan que nous avons choisi pour notre famille en 2019. Quiconque a des enfants en bas âge sait qu’un jeune enfant a une obsession de grandir vite. Notre petite dernière a trois ans, elle refuse qu’on dise d’elle qu’elle est petite. L’autre jour, alors qu’elle se montrait envieuse de sa sœur aînée, je lui ai demandé si elle était « une petite jalouse ». Elle a répondu hardiment « je suis une grande jalouse, je suis pas petite. » Vouloir grandir est une bonne chose, mais nous ne pouvons faire grand-chose pour hâter notre croissance. Notre participation volontaire à notre propre croissance est limitée.

Il me semble qu’il en va de même avec notre croissance spirituelle. Vouloir grandir spirituellement est une bonne chose (Ephésiens 4:13-15), mais nous ne pouvons précipiter les choses. Notre participation à notre propre croissance spirituelle est nécessaire, mais c’est Dieu qui nous fait grandir. Il le fait de façon parfois imperceptible. Au fil des jours, Il tisse dans la toile de nos vies quotidiennes Son motif unique. Certains jours, on voit plus l’aiguille que le magnifique motif de broderie qu’il tisse en nous. C’est un processus qui peut paraître long parfois et même douloureux certains jours, mais c’est un processus glorieux !

Cependant, si nous vivons nos vies comme une suite d’activités, qu’il nous faut biffer de notre liste de choses à faire, nous perdons de vue l’essentiel. Plus encore, si, pressés par nos vies trop remplies, nous n’avons plus le temps de vivre de manière équitable, alors nous, qui nous réclamons du Dieu de la vie, risquons de nous trouver du côté de ceux qui exploitent et abusent autrui ou la création. Vivre avec une notion du temps différente, renouvelée par Christ, implique de vivre à contre courant dans nos sociétés marquées par une certaine accélération sociale. Le philosophe Jean Baudrillard constate : " Nous sommes à une époque où les hommes n'arriveront jamais à perdre assez de temps pour conjurer cette fatalité de passer leur vie à en gagner. " (1) Ce phénomène, aussi mis en lumière par le sociologue Hartmut Rosa, montre qu’on peut constater une tripe accélération dans nos sociétés. (2) Premièrement, une accélération technique qui permet de communiquer et de voyager plus rapidement, ce qui produit une sorte de rétrécissement de l’espace. Deuxièmement, une accélérations des changements sociaux, comme par exemple les modes et les habitudes. Troisièmement, une accélération du rythme de vie qui donne l’impression de toujours manquer de temps. Cette triple accélération s’accompagne d’un changement important dans ce qui régule nos vies. Il explique : « La société moderne n’est pas régulée et coordonnée par des règles normatives explicites, mais par la force normative silencieuse de normes temporelles qui se présentent sous la forme de délais, de calendriers et de limites de temps. […] Les sujets modernes peuvent être décrits comme n’étant restreint qu’a minima par des règles et des sanctions éthiques, et par conséquent comme étant “libres”, alors qu’ils sont régentés, dominés et réprimés par un régime-temps en grande partie invisible, dépolitisé, indiscuté, sous-théorisé et inarticulé. » (3)

L’année 2018 a clairement montré à notre famille que lorsque nous sommes trop pressés, stressés, submergés par ce que nous devons faire, il devient difficile de vivre avec une éthique chrétienne. La tyrannie du régime-temps dont parle Rosa nous pousse à agir d’une façon qui est contraire à nos principes. Par exemple, je n’ai pas le temps de repriser les chaussettes lorsqu’elles ont un trou. Il est bien plus facile d’en acheter une nouvelle paire, d’autant plus qu’elles coûtent si bon marché. Ces deux raisons combinées masquent le fait que cette nouvelle paire de chaussette à bas prix a certainement été produite dans des conditions inacceptables pour un consommateur chrétien. Un autre exemple, lorsque je prépare un dîner pour mes invités, je jette le pot de yaourt que je viens de terminer pour la préparation d’une sauce. Je me dépêche pour éviter que mes invités soient seuls dans la salle à manger trop longtemps. Je jette donc le pot dans la poubelle sans prendre le temps de séparer le carton d’emballage qui l’entoure du pot en plastique. Ce faisant, je manque la possibilité de recycler à la fois le plastique et le carton, quand bien même je désire m’engager pour protéger la création.

Voilà pourquoi, en 2019, nous choisissons en famille de ne pas participer dans cette accélération mais de ralentir, de vivre plus lentement. Il ne s’agit pas de ralentir sans but, par esprit de contradiction par rapport à notre société. Il s’agit de ralentir pour « grandir vite ». Prendre du temps, en 2019, pour grandir. Grandir dans les choses qui comptent : devenir plus humain, mieux connaître et avoir une relation plus intime avec Dieu, et enfin grandir dans notre mission : vivre comme Christ pour être en bénédiction pour le monde. Mon souhait est que nous puissions avoir une obsession de grandir aussi forte que celle de ma petite fille de 3 ans.

Peut-être ainsi, à la fin de l’année 2019, nous ne dirons pas, « 2019 est passé si vite ! » mais plutôt : « 2019 a été une année bien remplie, pleine des bénédictions de Dieu, chacune en son temps. »


(1) Jean Baudrillard , La Société de consommation, éd. Gallimard.

(2) Wikipedia, Hartmut Rosa, https://fr.wikipedia.org/wiki/Hartmut_Rosa.

(3) Hartmut Rosa, Accélération et aliénation.

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